Poussière de voyage

C’est en Asie Centrale que je vous emmène, au Kirghizstan, plus précisément à Barskoon, petit village situé au bord du lac Yssykköl et à Karakol.
Entre deux cours en Inde j’ai organisé quelques workshops en avril dernier dans cette partie du monde. Depuis Delhi, il suffit en effet d’enjamber la chaîne de l’Himalaya, traverser un désert chinois pour se retrouver au cœur du pays des cavaliers des steppes.
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Je passe une journée mémorable le dimanche avant le début du premier workshop, à la foire de Karakol. Ici, sont rassemblés des centaines de chevaux, du bétail, des maréchaux-ferrants qui œuvrent pendant la foire (« œuvrer » n’est pas exactement le mot car ils font du mauvais travail réalisé à grande vitesse). Les chevaux sont attachés dans des outils de contention inimaginables.
(Je ne vais sans doute pas publier mes photos dans des Magazines people et même pas dans des revues équestres.) Un ferrage complet ne prend que 20 minutes et tout est bâclé. Les chevaux sont très inconfortables, les sangles qui sont tendues sous leur ventre sont insupportables à voir !
J’observe. Cette visite à la foire m’immerge dans l’ambiance locale, je me rends mieux compte de ce qui est pratiqué en maréchalerie et je me rends mieux compte de ce qui est pratiqué en maréchalerie et la manière dont je vais devoir introduire mon cours pour me faire accepter des participants.
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Lundi de Pâques. Lundi matin comme les autres, Pâques n’est pas fêté ici et de toute façon les gens ne peuvent guère se passer de travailler.
Je n’ai pas le temps de penser aux œufs, aux lapins en chocolat et encore moins à un gueuleton, bien que le fait de penser à la maison me mette le goût de l’omelette norvégienne à la bouche.
Cette région est devenue depuis quelques années une destination pour les randonneurs pédestres ou équestres, amoureux des grands espaces, d’une vie hors du temps et des chaos de la vie moderne. De 1 jour à 1 mois, vous pouvez chevaucher ces grands espaces sans jamais en voir le bout. Seul souci, à leur arrivée, certains cavaliers occidentaux ont des scrupules à monter ces chevaux en observant les sabots et leurs ferrures. Nul n’est besoin d’être maréchal pour se rendre compte de l’insuffisance des connaissances pour protéger les sabots de manière descente.
 
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Retour à Barskoon, oh surprise plus de son, plus d’images, le modem ne répond plus ! Probablement que la ligne téléphonique a été coupée par le vent violent du soir ou par un oiseau un peu trop lourd qui a déconnecté les fils maladroitement assemblés. Impossible de rentrer en contact avec Baïkonour (base spatiale de l’ex URSS, c’est ainsi que je nomme le bureau de Genève)
Rien à espérer, il faut savoir faire le vide et oublier notre mode de fonctionnement où tout doit répondre présent au moment désiré. Tantôt c’est l’eau qui n’arrive plus, tantôt l’électricité, les transformateurs et les installations datent encore de l’époque sovietique, elles ont certainement de la peine à se faire à une consommation abusive. Leur limite maximum était le strict minimum!
Tout est vétuste, rafistolé, les vieux bâtiments sont lamentables et sans entretien. Les nouveaux ne sont guère mieux! Il y a une école en construction, mais le chantier a été arrêté, l’argent était là pour la construire, mais les politiciens se sont servis avant les artisans, du coup ils ont tout arrêté et c’est déjà presque une ruine avant d’avoir été terminée. J’ai rencontré beaucoup de gens, simples, peu entreprenants qui n’étaient pas prêts pour ce changement de vie. Cela fait plus de 20 ans que les soviets ont disparu mais les Kirgizes n’arrivent toujours pas à croire !
Ici, l’eau ne coule pas toujours dans les robinets. Je sais que je vais travailler dans des conditions assez sales et poussiéreuses, je vais forger des fers chez des forgerons qui ont de très vieilles installations fonctionnant au charbon (au très mauvais charbon), peu efficaces, dégageant beaucoup de poussière ! On s’attend à cracher noir et à se vider les narines sous la douche après la journée de travail…

Aujourd’hui, mardi, c’est la totale ! Moi qui étais arrivé avec mes lungis (vêtements de tissu indien noué à la taille) voilà qu’il neige… Neige et pluie, les pires conditions que je pouvais imaginer pour mon boulot. La boue colle aux godasses, les chevaux sont dégueulasses et sentent très fort avec ce mouillons, sans compter qu’ils ont commencé à muer. Aujourd’hui et durant 3 jours, je vais me consacrer à travailler avec des forgerons de la région, afin d’améliorer la production des fers locaux !
( forgé à partir de barres de fer à béton )

Dans l’atelier où je forge ce matin, alors que j’allume le feu,
mes collègues écopent le sol inondé… La structure supérieure en béton, ravagée et mitée faite de mauvais matériaux de l’époque soviet écoule toute l’eau accumulée pendant la nuit pluvieuse.
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Cet atelier était en fait la forge du Kolkhoze villageois. Il fût un temps où ces installations devaient avoir une fonctionnalité incontestable. Les machines, aujourd’hui vétustes et même totalement inutilisables témoignent tout de même qu’il était possible de faire du bon boulot. Quel drôle d’impression que de penser que je touche à cette époque soviétique où le dissident que j’aurais peut-être été aurait fini au Goulag. Les gens avec lesquels je travaille ont vécu cette période, ils en ont la gueule, certains sont défoncés, amochés, sortant droit d’un film d’outre-tombe et pourtant ceux qui se sont sevrés des alcools forts sont touchants : ils me posent des questions, ils s’en posent aussi beaucoup sur moi, sur ce que je viens faire ici, sur ce qu’il y a à faire ici ! Comment peut-on s’intéresser à eux, à leurs chevaux ?
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Le mercredi matin il fait un temps magnifique ! De ma chambre, j’ai une vue grandiose sur une chaîne de montagnes, la neige est déjà en train de remonter, signe qu’il fait nettement moins froid aujourd’hui. Disons que cette pluie et cette neige ont été salutaires, car les terrains, les pâtures étaient très secs, tout va verdir rapidement maintenant. Ouf ! Le soleil me donne chaud au cœur, les couleurs sont toutes différentes, j’oublie la grisaille soviétique pour retrouver espoir pour ces gens ! Si seulement ils pouvaient découvrir les couleurs chaudes des tissus indiens, quelques épices pour leur mettre le feu au cul et abolition de la Vodka pour leur faire voir la vie sous un autre angle. Utopie ! Que vont devenir ces régions retirées lorsque les jeunes les auront désertées?
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Cette journée, je la passe uniquement avec Talent, le forgeron du village. Il se montre immédiatement intéressé à ce que je fais. Il observe tout d’abord, puis me montre à son tour ses astuces, des manières différentes et plus rapides de réaliser les fers.( Par exemple il utilise un marteau pilon pneumatique pour forger les barre de fer rond à béton et en produire des sections plates de 20X8). Malgré son enclume détériorée par une mauvaise utilisation (la bigorne n’est plus qu’un moignon inutilisable) Talent réalise un travail remarquable. Il s’est tout simplement accommodé de cette enclume ! Mais comment réagir autrement alors qu’il n’a pas vraiment le choix ! Il est génial et porte si bien son nom ! Très rapidement il a effectué des fers tout comme je ne sais les faire moi-même avec ce matériel vétuste. Ça y est voilà un bon début, au moins j’ai déjà un adepte qui va pouvoir me réaliser des fers exactement comme je les veux pour le cours qui commencent demain. Cet après-midi-là, je ferre mon premier cheval avec les fers « Kirghizo-Suisse » de notre production matinale. Je suis très satisfait, leur utilisation est plus facile qu’avec leurs fers habituels et les formes correspondent beaucoup mieux aux sabots. Me voilà soulagé, on va donc pouvoir montrer ce model aux élèves maréchaux-ferrants qui participeront au workshop. Deux d’entre eux arrivent d’ailleurs déjà cet après-midi-là, ils ont fait 1700km en bus et en taxi collectif pour nous rejoindre, une bonne raison de ne pas les décevoir !
Jeudi premier jour de cours à Barskoon. Mes élèves sont des bergers, des éleveurs, des guides de treks équestres, avant tout des hommes de cheval, des connaisseurs. Ils ne se souviennent pas à quel âge ils sont montés pour la première fois à cheval, sans doute que leur couffin reposaient déjà sur le dos d’un équidé avant même qu’ils aient les yeux ouvert. Ils me racontent l’école avec leurs chevaux, leurs ânes attachés aux arbres attendant patiemment la fin des cours. Je suis toujours étonné de voir combien les chevaux sont patients et impassibles à toutes situations. Ici encore le cheval est utilisé comme moyen de transport pour les enfants et les adultes. Les bergers font d’immenses déplacements avec leurs troupeaux durant la belle saison qui se limite de juin à octobre, après quoi la neige peut arriver sur les hauts plateaux qui culminent à 4000 mètres, à cette altitude le temps change très vite et peut bloquer les troupeaux qui vont souffrir des jours et des semaines avant de pouvoir se frayer un passage pour redescendre dans la vallée qui avoisine les 1700 mètres.
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Notre cours débute par une introduction théorique d’anatomie, de physiologie, d’aplombs et d’équilibre du corps, des membres et des sabots. Puis, nous parcourons des notions de parage et de ferrage. Les images les fascinent ! C’est un moyen merveilleux de marquer les esprits et de conserver des repères. Par la suite, nous travaillons sur les chevaux. Ceux-ci étaient là, à attendre dans le verger, tout comme ils le font souvent devant l’école pour leurs jeunes cavaliers. Les locaux ont l’habitude de ferrer leurs propres chevaux, avec un minimum d’outillage. Les fers sont produits par quelques forgerons qui ont bien peu idée de ce que doit être un fer pour être adapté correctement au sabot. Impossible de vous décrire ces fers, seules les images pourront vous donner une idée précise ! Les clous sont également forgés à la main et sont bien trop gros pour ces petits sabots ! Fabriqués dans des aciers terriblement durs, ils font office de crampons et ne s’usent que très peu. Toute la démarche de parage, de la préparation du sabot pour le ferrage est une catastrophe écologique !!! Si je reprends la définition du terme écologie : « la science des conditions d’existence » alors oui la main de l’homme est en désaccord avec la nature et produit un désastre au niveau de la fonction naturelle des sabots.
Mais ces chevaux sont ferrés depuis des âges me direz-vous ! Oui, mais certainement pas dans ces conditions ! Voilà encore une conséquence de l’ère postcommuniste ! Il y a des domaines qui ont particulièrement soufferts ; plus d’enseignement, aucune volonté politique de préserver les traditions, le savoir-faire. Les connaissances ont disparu dans des bains de vodkas, manque de liens, manque de communication entre ceux qui fabriquent les fers et ceux qui les posent. Profession peu attrayante pour les jeunes et c’est la dérive du bien faire. Après seulement 2 jours de cours, avec un petit groupe, les principes de ferrage avaient totalement changé pour les participants.
Voilà que à travers des cours tout simple mais plein de bon sens on remet un peu de l’ordre dans la maison, on reprend le comment et le pourquoi des choses, tout devient plus clair. Simple mais logique ! Tout devient évident à travers des démonstrations, sans critiquer le passé, sans prétentions pour l’avenir, juste des notions qui paraissent tellement évidentes qu’on ne comprend pas pourquoi on en est arrivé à ce degré de négligence ! La profession de maréchal-ferrant devient ainsi un métier de connaissances et nul ne peut le réaliser correctement sans avoir côtoyé un maître, un mentor, qui a su transmettre son expérience, ses années de pratique, ses remises en questions, ses doutes, et ses succès. Un enseignant enthousiaste peu vite rendre ses élèves exaltés en découvrant tout ce que la maréchalerie renferme comme savoir, tout ce qu’on peut apprendre pour répondre aux besoins du cheval, de ses sabots. Nul besoin de passer des semaines et des mois pour réaliser des grands changements. Les progrès peuvent rapidement faire trainée de poudre et se répandre dans la région. Nul besoin de rendre ces gens perfectionnistes et pointilleux sur des détails d’esthétique, le plus important et de regarder les sabots de voir qu’ils ont conservé leur forme naturelle, que les chevaux semblent confortable après le ferrage et que les besoins d’adhérence sont toujours là pour leurs travaux les plus difficiles. Nous avons répété ce workshop à Karakol et à Otradnoye et nous envisageons de donner un suivi et de reproduire ces petites formations dans différentes régions du Kirghizstan, avec l’espérance que par la suite, des locaux bien formés et convaincus pourront reprendre la charge de cet enseignement.
L’habileté des artisans Kirghizes est donc bien présente, mais pour des raisons ou d’autres, certaines connaissances ont été oubliées, négligées ou sont restées inconnues…. C’est à ce genre de régions et de populations que la Flying Anvil Fondation souhaite accorder toute son attention afin d’aider forgerons et maréchaux-ferrants à répondre de manière plus appropriée aux besoins des équidés et de leurs propriétaires.Kir3

Bernard Duvernay